Le dernier exil de Kramer Le réalisateur de «Route One USA» s'est éteint mercredi, à l'âge de 60 ans.

par EDOUARD WAINTROP

 

 

Le vendredi 12 novembre 1999

En rentrant aux Etats-Unis, «j'avais l'impression d'être un martien. Je n'avais plus de fric, j'ai fait le camionneur pendant un an, je me suis demandé ce qu'allait être ma vie». Robert Kramer

Robert Kramer est mort mercredi soir d'une méningite cérébro-spinale à l'hôpital de Rouen. Il avait 60 ans. Il était connu en France surtout depuis 1989, quand Route One USA, road movie à la lisière de la fiction et du documentaire, avait rencontré un beau succès à la télévision et dans les salles. Mais sa carrière avait commencé bien avant. Dès les années 60, quand, dans son Amérique natale, il avait réalisé l'alliance de la critique radicale d'une société rongée par la guerre du Viêt-nam et les inégalités sociales avec la recherche de formes nouvelles de narration.

Reporter. Cet admirateur de John Ford est né à New York en 1939. Fils d'un médecin, il étudie la philosophie et l'histoire de l'Europe de l'Ouest. Il écrit aussi des romans qui ne seront pas publiés, ainsi que des poèmes, des pièces de théâtre, et il s'engage dans un projet de développement à Newark (New Jersey), dans la communauté noire américaine.

Passionné par le journalisme, il devient un temps reporter en Amérique latine. C'est là que germe l'idée de fonder une coopérative de cinéastes vouée aux actualités filmées. Ce sera le Newsreel movement. Dans ce contexte Robert Kramer commence le portrait d'une génération américaine, celle des militants contre la guerre du Viêt-nam. Mais jamais son engagement n'empêchera le cinéaste de se poser des questions. Ainsi, In The Country, son premier long métrage, tourné en 1967, met en scène les doutes d'un homme sur son combat contre la politique américaine. The Edge (1968) et Ice (1969), qui évoquent la violence et la clandestinité, poussent la logique encore plus loin.

Dans les années 70, il part au Viêt-nam, chez l'ennemi de son gouvernement, réaliser la Guerre du peuple. Le film sera mal accueilli par les Vietnamiens. «Ils m'ont accusé d'avoir rendu une image pessimiste de leur pays», expliquait Robert Kramer l'an passé aux Cahiers du cinéma.

En 1976, c'est Milestones, le film des questions (après la guerre du Viêt-nam, que va devenir la gauche?), mais aussi une grande œuvre polyphonique. En son temps, Serge Daney a montré combien ce film, avec ses accrocs «atroces parce que rigoureusement imprévisibles» (l'agression sexuelle contre une des protagonistes et la participation d'un autre à un casse qui se termine très mal), était loin d'un cinéma dit engagé, dépassé parce que consolateur.

A la fin des années 70, Kramer tourne au Portugal Scenes from The Class Struggle in Portugal. Puis il revient aux Etats-Unis. «J'avais l'impression d'être un martien, expliquera-t-il aux Inrockuptibles. Je n'avais plus de fric, j'ai fait le camionneur pendant un an, je me suis demandé ce qu'allait être ma vie... Et l'INA m'a contacté pour un film.» Ledit film ne se fera pas. En revanche, Kramer tournera Guns en Angola. Et il trouve des producteurs en France qu'il ne pourrait même pas espérer dans l'Amérique de Ronald Reagan. Il reste. Réalise quelques petits films, fait une intrusion dans la fiction pure avec A toute allure, en 1982.

Scènes d'exil. L'année suivante, il tourne avec Notre nazi un extraordinaire making off (sur un film de Thomas Harlan, médiocre, mais où il se passait des événements peu ordinaires: engueulades avec un vrai nazi, violences, chantage). Il se lance aussi dans l'expérience ratée d'un film de science-fiction, Diesel. Quelques films et, en 1987, ce sera Doc's Kingdom, une très belle réflexion sur l'exil, tournée au Portugal. L'histoire d'un médecin, Doc (joué par Paul McIsaac), imbibé, torturé par son passé, qui a quitté les Etats-Unis il y a longtemps à cause du Viêt-nam et rêve d'y retourner.

Deux ans plus tard, Kramer retrouve Doc, mais en Amérique. C'est Route One USA, un road movie qui promène le regard d'un exilé américain revenu chez lui, d'un homme de gauche curieux de tout et de tous, sur ce que sont devenus les Etats-Unis de la frontière canadienne aux îles Key en passant par la pointe sud de la Floride. Le film allie avec bonheur le mythes et les points de vue critiques. Et c'est un succès aussi bien lors de son passage sur la 7, la chaîne «culturelle» française, que dans les salles de cinéma. On redécouvre Robert Kramer.

Après la chute du mur, il passe quelques mois à Berlin, réalise quelques petits films. En 1992, il revient au Viêt-nam pour superviser un stage de cinéastes locaux. En fait, il en profite pour tourner Point de départ. Loin de l'autocritique unilatérale, classique chez les gens de sa génération, Kramer fait dans ce film la part entre ce qui est caduc dans les espérances des années 60 (la révolution socialiste...) et ce qui ne l'est pas (le combat pour le Viêt-nam, contre l'agression américaine ou pour la justice). Il le fait notamment en célébrant Linda Evans, une femme généreuse condamnée à quarante ans de prison aux Etats-Unis, ou en faisant le portrait d'un intello cycliste de Hanoi qui traduit des livres étrangers: Les dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed, Don Quichotte de Cervantès, le Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper; «des livres qui parlent des opprimés, des dépossédés sur un ton très sympathique».

Prof de ciné. En 1993, Kramer réalise un film pour la télévision sur deux champions cyclistes américains, Greg LeMond et Andrew Hampsten. Puis, en 1996, il met en scène Walk The Walk, une méditation à la première personne sur l'état du monde et plus spécialement de l'Europe. Un voyage de la Provence à Odessa, une balade sentimentale pleine de doutes et de froid.

Depuis, le réalisateur new-yorkais était devenu prof de cinéma au Fresnoy, dans le Nord. Il était très heureux de se frotter aux jeunes aspirants cinéastes. «Ils vivent quelque chose d'étincelant, commentait-il dans le journal l'Humanité. J'essaie de plonger dans leurs projets. Je suis là pour construire, défaire, refaire. J'essaie de garder ce qui est vivant, spontané, de les mettre en face de leur souffrance, de se demander si cela en vaut le coup.»

Lui -même avait de nombreux projets. Et un grand appétit de se confronter à un réel, à un monde dont l'évolution lui échappait. Ce qui l'excitait.

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L'ami américain

Homme libre, Robert Kramer aimait le risque au cinéma comme dans la vie.

par EDOUARD WAINTROP

De prime abord, Robert Kramer était séduisant. Un grand sourire franc, une allure décontractée, un accent new-yorkais indélébile, une main tendue qui se referme vigoureusement sur la vôtre, c'était un Américain. Il avait un physique d'acteur, que Cedric Kahn avait fini par exploiter dans l'Ennui.

Robert Kramer était un homme libre. Il n'avait pas seulement roulé sa bosse dans les mouvements gauchistes américains des années 60, au Viêt-nam écrasé par les bombes, dans l'Angola mal remis du colonialisme, il n'avait pas seulement largué les amarres, passant de l'Amérique, où il était né, à la France, où il avait élu domicile, son cinéma aussi était plein de risques. Milestones (1976) est un des rares films qui parle des combats de la gauche des années 70 sans pathos, sans prosélytisme, ni encore moins déni de soi, c'est surtout une fresque surprenante nourrie de ruptures de ton. Incroyable d'inventivité. Un grand film américain.

«Ne pas vivre selon la norme». Les Etats-Unis, son pays, l'ont toujours passionné. C'est sans doute pourquoi il adorait John Ford, «qui incarne la logique d'une civilisation», disait-il dans un numéro spécial des Cahiers du cinéma. «J'ai l'impression, ajoutait-il, que c'est quelqu'un qui s'est senti vivant quand il faisait des films. C'est ce qui me touche chez lui.»

Kramer avait vu le monde changer sans lui et dans un sens qui ne l'enchantait pas toujours. «Le rôle de l'individu change. Le monde n'existera plus de la même manière en tant que source d'émerveillement.» Malgré ces mutations, il restait accroché à un programme minimal: «Ne pas vivre selon la norme, ne pas accepter les idées reçues.»

Nouvelle frontière. Ces dernières années, Kramer se passionnait pour l'univers cyber de l'écrivain William Gibson. Il aimait la science-fiction, guettait le problème qui dépassait celui qu'il se posait sur le moment. En un mot, il était toujours en route vers une nouvelle frontière.

C'est pourquoi son cinéma n'est pas seulement physique, engendré par son indéniable appétit de vivre. Il est aussi spéculatif. Il pouvait passer des mois à Hanoi sous les bombes, ou à Berlin juste après la chute du Mur, il réfléchissait toujours aux rapports de sa caméra avec le monde.

Il avait ainsi une relation double à la spontanéité. Très direct lui-même, il se méfiait pourtant de cette qualité quand il s'agissait de son art. En 1994, invité par le Centre Pompidou, il dialogue avec Albert Maysles, vétéran du cinéma direct et réalisateur de The Salesman. Maysles explique que, depuis le début des années 60, les matériels nouveaux, caméras et magnétophones portables, peuvent enregistrer la vie immédiatement comme jamais auparavant. Kramer fait la moue et réplique que le réel donné immédiatement, cela n'existe pas. Les scientifiques, ajoute-t-il, savent bien que la réalité est un objet que l'on construit. Au cinéma, cette construction s'appelle la mise en scène.

 

http://www.liberation.com/cinema/archives/disparus/991112actu.html

©Libération

 

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